"Les Portes de Neko" est un roman philosophique que j'ai écrit début 2010. Il décrit le voyage initiatique d'un jeune homo en terre des morts. Un voyage dont le but est de répondre à cette question : "quelle est sa place dans la grande tribu de l'arc-en-ciel ?"

Résumé des chapitres précédents :Suite à une violente agression, Antoine se retrouve dans le comas. Il se réveille alors dans un lieu pour le moins étrange, situé entre la vie et la mort, et dénommé Neko. L'être qui l'y accueille se prénomme Antinous, le compagnon divinisé  de l'empereur Hadrien. Neko est une grande salle cernée de douze portes.  Trois d'entre elles lui ont déjà délivré leurs mystères, en lui révélant les amours homosexuelles d'anciens dieux, l'étonnant paternité d'un couple mythologique masculin chez les Inuits ou encore le pouvoir des homosexuels chez les Vikings.

NEKO

Les danseurs de Yellamma

Où l’on saisit les dimensions sacrées dans lesquelles bougent les travestis. 

— Un pépin de pomme, non mais vous vous rendez compte ? Et il présente cela comme un cadeau, en plus. Jamais de toute ma vie, on ne m’a autant humilié. C’est comme si on m’offrait, je ne sais pas, moi, un trognon ou, pire encore, une bouteille vide. Pourquoi pas un rouleau de papier cul tant qu’on y est ? Flûte, quoi !

Antoine fulminait sans retenue. Depuis leur retour à Neko, il déambulait tout autour de sa couche mauve, hystérique. Un vrai lion en cage.

— Un trognon, tu peux fort bien le planter pour permettre à un nouvel arbre de naître, rétorqua Antinoüs avec calme. Quant à la bouteille vide, tu aurais parfaitement pu la remplir, s’il t’en avait procuré une.

Le garçon haussa les épaules.

— J’en profite, poursuivit le dieu, pour te remettre en mémoire tous ces contes merveilleux dont les héros reçoivent des cadeaux, très souvent ridicules en apparence, mais qui s’avèrent de vrais trésors une fois revenus dans le réel. Des glands ou des boutons de culotte…

— Des glands, pouffa son protégé. Je serais tout de même étonné que ce foutu pépin se transformât gaiement, comme ça, pouf, en un gros lingot d’or une fois que je serai sorti de ce fichu comas. De toute manière, je ne vois pas comment je pourrais l’emporter, remarqua-t-il d’une moue boudeuse.

Finalement, il en était là, encore et toujours, à se promener dans ce fichu astral. Le monde de l’après-vie. C’est-à-dire sans matière réelle. Pour la première fois depuis qu’il avait quitté ce putain de corps mutilé, il éprouva l’envie d’un bon, d’un énoooorme spaghetti bolognaise, voire d’endives au gratin. Il rouvrit ses poings douloureux, réfléchit. Quelque chose l’intriguait dans tout cela.

Etait-il devenu polyglotte ?

Ou, plus simplement, ses interlocuteurs connaissaient-ils tous le français ? Car en grattant un peu… Il avait parfaitement compris ce que les pères de l’humanité lui avaient raconté du fond de leur igloo. De la même manière que le langage du vieux Viking avait coulé en lui,  de sa troublante limpidité. Comment était-ce possible ? En pénétrant dans l’au-delà, avait-il soudainement acquis le don des langues ? De son vivant, il n’aurait pas pu prononcer un seul mot en inuit, encore moins en norvégien.

— Ni en latin, j’imagine, nota Antinoüs, d’un ton acerbe. Il y a une bonne raison au phénomène auquel tu songes. Si les gens qui parcourent le monde des esprits se comprennent parfaitement, c’est parce que tous, nous communiquons par la pensée ici. Non par les lèvres. Tu t’y feras.

— Insensé ! Quand on pense, on le fait dans une langue, non ?

— Ou par images ! Qui, elles-mêmes, sont fréquemment traduites en mots. La télépathie, au bout du compte, fonctionne un peu de cette manière.

Le dieu romain gardait son calme. La colère de son protégé ne l’affectait en rien.

Antoine, de son côté, ruminait rageusement. L’accoutrement du magicien l’avait surpris. Ce col de plumes lui évoquait plutôt le boa de la Grande Gazelle, non la fureur viking. Sans parler du collier de perles. Le sage tenait tout de même de la vieille folle, en clair.

— Je ne vois pas pourquoi ce genre de type se croit forcé de s’habiller comme une gonzesse. Regardez-vous, regardez-moi, regardez-les, fit-il en désignant les quelques hommes réunis près du phallus noir. Avons-nous l’air de bonnes femmes ? Je vous le demande. C’est absurde, enfin. Je suis un homme qui aime les hommes, point barre. En aucun cas, je ne me sens féminin. Je ne suis pas une fille, maugréa-t-il. D’ailleurs, je hais tous ces travelos, poursuivit-il avec une véhémence inattendue. Je les déteste, pour tout dire. Ces types qui exhibent leurs faux seins dans les gay prides, ou miaulent des refrains grotesques, je les méprise. On devrait interdire leur présence lors des défilés. Je le dis, moi,  tout net. Ils empêchent carrément notre cause de progresser. C’est à cause d’eux qu’on nous refuse les droits que nous voulons.

A ces mots, une des portes de Neko s’ouvrit avec éclat. Les deux hommes sursautèrent ainsi que tous les autres présents. Un tel fracas n’était pas coutumier. Antinoüs s’approcha ; il observa le couloir sombre qui s’étendait, droit devant eux.

— Je crois que tu n’as pas le choix, affirma-t-il non sans une certaine inquiétude. Ton prochain voyage débute juste ici, je le crains.

Antoine avança à son tour, sa colère retombée comme un soufflé.

— C’est obligé ?

— Je dirais même plus que c’est indispensable. Si ce passage s’est révélé, ça n’a rien d’un hasard. C’est toi qui l’as invité à s’ouvrir, rappela-t-il.

Le jeune homme déglutit. De quoi parlait-il donc auparavant ? Ah oui, des travestis… Si l’ouverture de cet accès était tout sauf aléatoire, ça promettait une chaude soirée. Qu’est-ce qui l’attendait donc dans ce couloir ? Une nuée de folles maquillées allaient-elles l’accueillir, fardées de frais, la bouche en cœur, pour le lier à un pénis fluo ou le vêtir d’une robe lamée ? Le trip lui déplaisait d’avance.

— Tu n’as pas le choix, à toi l’honneur, murmura le Romain en désignant l’entrée béante.

— Savez-vous tout du moins où nous allons ?

— Je n’en ai pas la moindre idée, mon jeune ami. C’est une totale surprise. Je le découvrirai en même temps que toi.

— Seigneur, marmonna encore Antoine avant de disparaître dans le passage.

L’espace d’une brève seconde, il eut la désagréable impression de traverser le vide. Cette sensation d’être fondu dans un nuage disparut en quelques instants, pour être remplacée par une très vive douleur, lancinante, autour de sa poitrine. Il éprouvait le sentiment de s’alourdir, un peu comme lorsqu’on sort de la piscine et que la pesanteur reprend ses droits.

— Nous avons changé de niveau dans l’astral, remarqua Antinoüs. Nous sommes très proches de la matière.

A l’évidence, cela lui causait, à lui aussi, un problème. Il se densifiait. Il marchait pesamment.

— Vous voulez dire que nous voilà revenus sur Terre ? demanda le jeune homme qui ignorait s’il devait néanmoins s’en réjouir.

— C’est un peu cela. Tout ce que nous voyons appartient bien au monde physique. Tous ces gens, en revanche, ne peuvent nous voir, en aucun cas.

Pour la toute première fois, ils avançaient tous deux au milieu de la foule. Une faune humaine, fumante, bigarrée, parcourue d’odeurs de graillon et de parfums d’épices. A en juger les apparences, ils venaient d’arriver en Inde.

— Dans le Sud de l’Inde, précisa le dieu. Si j’en crois la couleur assombrie de leur peau.

Une masse compacte d’hommes et de femmes avançait en criant, voire peut-être en chantant, possiblement en priant même ; ils suivaient, tous ensemble, la même trajectoire frétillante. Personne ne prêtait attention aux deux étrangers de l’astral. Au contraire, on les traversait carrément, comme s’il s’était agi de purs fantômes, ce qui se révélait assez particulier comme sensation.

Antinoüs saisit la main de son protégé. En un clin d’œil, il les transporta l’un et l’autre au bord même de la foule, là où, à l’évidence, les événements se produisaient.

Plusieurs pèlerins, apparemment malades, se plongeaient dans un grand étang, peut-être même un lac. La plupart d’entre eux arboraient un symbole jaune au front. Des feuilles de margosa leur ceignaient joyeusement la taille, une plante indienne par excellence. Quelques-uns des fidèles gesticulaient, comme animés d’une forme de transe déconcertante. La police, quant-à-elle, tentait de refouler des dévots dénudés, parfois sans ménagement.

Antoine chercha des yeux les prêtres de ce rassemblement. Il n’en vit pas. Par contre, il observa quelques statues étranges dont l’on avait mieux travaillé la tête, en dédaignant le corps, le rendant, en même temps, accessoire, inutile.

— Je pense qu’il s’agit là de la déesse Yellamma, marmonna Antinoüs dans son oreille. La mère de l’univers. Une des formes très nombreuses de Renuka.

— Que fabriquent tous ces gens ici ?

— Si je ne me trompe, ils viennent pour jouir, eux aussi, de la fontaine miraculeuse. Celle-là même où la déesse s’est guérie de la lèpre. Ils sont venus pour s’y soigner. Une cérémonie très courue en Inde, si tu veux mon avis. Des milliers de pèlerins s’y rendent chaque année.

— Une fontaine miraculeuse ! J’aurai vraiment tout vu ici. Si je vous comprends bien, on est à Lourdes, quoi, sauf qu’on est en Inde, soupira Antoine.

— Plus précisément, il s’agit du rituel du Huttagi, en général assuré par les jogappa.

— Les quoi ? ricana le jeune homme.

— Les jogappa poursuivit le romain, sans se démonter. Les prêtres de la déesse Yellamma.

— Vous les connaissez-tous, dites-moi…

— Il faut dire que j’ai eu le temps d’apprendre à découvrir le monde depuis ma mort, plaisanta Antinoüs en entraînant Antoine droit vers le temple. A l’intérieur, une autre foule se bousculait.

Certains fidèles priaient, agglutinés autour d’une statue rutilante de la déesse.  D’autres se pressaient par contre devant des hommes d’allure curieuse, sans doute les fameux jogappa que le dieu avait mentionnés.

Antoine les observa. Ils étaient habillés d’une surprenante façon. On ne pouvait pas dire qu’ils se vêtaient richement, ça non. A les observer de plus près, ils portaient un sari, de couleur pourpre, agrémenté d’un fier collier de coquilles blanches. Leur front d’allure crémeuse, strié de rouge, frappé en son milieu d’une tache jaune éclatante, portait la marque de la déesse.

Ils croisèrent l’un d’entre eux, assis au bout d’un des nombreux couloirs du temple ; il psalmodiait d’obscures bénédictions, à l’attention de chaque dévot qui l’en priait. A la sortie des bains, certains, semblables à lui, aidaient des malades éprouvés à se débarrasser des vêtements qu’ils portaient, maintenant boueux de l’eau du lac.  Patiemment, ils les dénudaient avant de les vêtir d’habits plus propres afin de recevoir, à leur tour, le salut bienveillant des prêtres. A bien les regarder, ils s’occupaient, essentiellement, des malades. Les baignant, les déshabillant, les accompagnant dans le lac ou au temple, leur offrant même de quoi manger.

— C’est une sorte de banquet, présidé par les jogappa, commenta Antinoüs, qui regardait un autre groupe de fidèles, rassemblé près d’une table étroite, à l’allure fastueuse, recouverte de mets embaumant.

— Vous m’avez donc menti, constata le garçon. Vous êtes déjà venus ici.

— Absolument pas, se défendit son guide.  Les jogappa sont bien connus, c’est tout. Je n’y peux rien si on….

— …ne m’apprend rien à l’école, je sais. Pardonnez-moi si les coutumes spirituelles des folles tordues ne figurent pas dans les manuels scolaires de l’Education Nationale.

— As-tu au moins compris la raison pour laquelle nous nous promenons en ces lieux ? soupira Antinoüs, agacé.

— Pour m’apprendre ce que cela fait d’être traversé par des humains quand on est un fantôme, je suppose, rétorqua le garçon avec son insolence coutumière. Il y a mieux comme expérience érotique, vous m’excuserez.

— Il s’agit bien de ça, andouille. Tu ne remarques donc rien ? En plus d’être ignorants, les jeunes de ta génération sont-ils aveugles ?

— Ah mais merde, hein ! Y en a marre à la fin. Si vous croyez que ça m’amuse.

— Tu devrais, en effet, t’en amuser. Regarde !

Le dieu lui désignait des jogappa qui avançaient avec rapidité. Le jeune homme constata qu’un étrange pot de cuivre, ceinturé d’une image à l’effigie de la déesse, coiffait la grande majorité d’entre eux. Ils marchaient cependant avec une grâce peu coutumière chez des hommes. Tant et si bien qu’il s’y attarda mieux. Oui, à la vérité, ils évoluaient de façon particulièrement efféminée. Leur marche chaloupée, pour ne pas dire lascive, leur conférait une allure aérienne, presque éthérée. Surtout, le pot dont ils étaient coiffés n’oscillait presque pas. Il demeurait en parfait équilibre. Leur maintien s’en trouvait du même coup renforcé. Ils montraient, à vrai dire, ce qu’on appelle sans doute un port altier.

Alors,…Cette robe, ce collier, ces boucles pendant à leurs oreilles….Antoine frémit. Il venait de comprendre. Ces créatures étaient, en fin de compte, ce que l’on surnommerait, dans notre jargon actuel, des travestis. Quoi d’autre ? A cette nuance près toutefois, ils servaient une déesse. De plus, pour peaufiner leur apparence, ils arboraient des cheveux longs encadrant un visage imberbe, le tout accentuant, bien entendu, leur aspect féminin. Pour couronner l’ensemble, des tatouages couvraient leurs corps, que l’on n’observe généralement que sur la peau des femmes.

Les deux hommes décidèrent, sans même se concerter, de suivre l’un d’entre eux. Ils lui emboîtèrent le pas sans mot dire, mus par une bizarre intuition. Plusieurs fois, le prêtre se retourna ; toutefois, il ne sembla pas se rendre compte de leur présence. Des gens le hélaient fréquemment sur son passage, ce à quoi, le plus souvent, il ne répondait pas. Le jeu paraissait consister à le distraire afin que le pot brinqueballant qui lui servait de couvre-chef tombât. Ce qui n’arriva pas, évidemment, il marchait d’un pas sûr, décidé. Clairement, il jouissait d’un parfait entraînement.

Il rejoignit avec rapidité quelques autres de ses compagnons. Ils rassemblaient tout autour d’eux une foule dense, fumante, compacte.  Ils jouaient une musique assez inattendue pour des oreilles occidentales ; ils chantaient également avec une ferveur rare. Le jogappa dont ils avaient suivi la trace entama une danse langoureuse, presque érotique, qui rappelait à Antoine celles qu’on peut admirer lors des marches de fierté… Les gens autour de lui riaient, chantaient ou imitaient ses gestes. D’une main alerte, il tendait à bout de bras un panier à aumônes à l’intérieur duquel les fidèles rassemblés jetaient leurs dons sans rechigner.

— La plupart du temps, ces hommes sont vraiment pauvres, précisa Antinoüs. Leurs seuls biens consistent en ces vêtements qu’ils portent, ainsi que leurs instruments de musique ou ces paniers, bien dérisoires,  par lesquels ils collectent leurs offrandes.

Antoine, fasciné, contemplait, lui aussi. Il assistait à un spectacle qu’il n’avait jamais observé. En tout cas, pas dans ce contexte ! Le travesti sacré se déhanchait à la manière des femmes, habité d’une bizarre énergie féminine rayonnante, à la fois douce et sensuelle, laquelle séduisait, étonnamment, les quelques mâles qui l’admiraient. Il les frôlait nonchalamment, imitant à la perfection la grâce orientale dont les indoues sont investies. Ses cils papillonnaient, ses mains et ses bras ondulaient en un mouvement dont la portée puissamment érotique n’échappait à personne, encore moins aux hommes. Il chantonnait à sa manière, douce et lente, en léger décalage par rapport à ses pairs. Visiblement, il accomplissait là des gestes habituels pour lui. Puisés dans la splendide éternité des âges, répétés par tant d’autres avant lui, jusqu’à lui, pour la toute grande immensité des humains. Une formidable force femelle l’habitait tout entier. Il était homme…et femme. Ses traits joliment maquillés demeuraient masculins. En revanche, ils portaient un masque femelle posé sur eux, en transparence, troublant.

Soudain, il s’arrêta.

Malgré les protestations des fidèles amassés, il rassembla les voiles dont il s’était défait, serra son panier à aumônes tout contre lui pour s’enfuir sans tarder. Antoine et Antinoüs le suivirent à nouveau. Il s’enfonça dans la marée humaine, plongea dans les vapeurs de plats aux couleurs chatoyantes, fila tout droit devant un autel fabuleux, couvert de fleurs et suffoquant d’encens, poussa enfin une lourde porte pour aboutir, en bout de course, dans un jardin merveilleusement fleuri. Arrivé là, seulement, il se retourna.

— Qu’avez-vous à me suivre ? cracha-t-il.

Dans un curieux réflexe, Antoine et son guide se retournèrent. Personne ne les suivait.

— Vous êtes des esprits, je le sais, peut-être même des démons, vous n’avez rien à faire ici, rugit-il, les menaçant du doigt.

— Il nous voit, constata Antoine à voix basse.

— Je pense aussi, dit le Romain sur le même ton.

— D’où venez-vous ? Vous êtes ici pour déranger la fête sacrée, n’est-ce pas ? Retournez d’où vous venez.

— Sinon quoi ? Vous nous ferez exorciser ? pensa Antoine. Heureusement, le travesti ne releva pas l’outrecuidance de sa remarque. Le jogappa s’exprimait dans sa langue, qu’Antoine s’étonna, une fois encore, de comprendre avec tant d’aisance. Si seulement il pouvait conserver ces aptitudes polyglottes une fois de retour sur la Terre. Ce pourrait s’avérer utile.

— Calmez-vous, fit Antinoüs, aussi paisiblement qu’il le pouvait. Nous ne sommes en rien des démons. Nous sommes juste des esprits en voyage.

— En voyage ? Tiens donc ! Des touristes d’outre-tombe. Depuis quand les esprits voyagent-ils ?

— Nous venons d’un espace situé dans le monde des morts, un lieu que l’on appelle Neko. Voyez le comme un temple où les êtres homosexuels se rassemblent quelquefois.

L’homme sembla se calmer ; il poursuivit :

— Je n’ai jamais entendu parler d’un endroit de ce nom.  Vous êtes donc des esprits…homosexuels, vraiment ?

— Vraiment. Ayez confiance en nous. Nous ne voulons en aucun cas vous déranger. Nous souhaitons simplement apprendre.

— Apprendre ? Qu’aurais-je donc, moi,  à vous révéler ?

— Vous pourriez par exemple nous enseigner comment vous êtes devenus ce que vous êtes aujourd’hui. Votre rôle. Cela nous intéresse, fit Antoine rêveusement.

L’homme qui se tenait devant eux portait le même habit rouge sombre que les autres. En équilibre sur son crâne, le pot de cuivre bosselé, patiné par endroits, continuait de défier à chaque instant les lois terrestres de la pesanteur. Antoine se demandait ce qu’il pouvait contenir. Des objets saints sans doute. Les rides de son visage témoignaient de ce qu’il n’était plus de toute première fraîcheur. Du maquillage imposant de son front suintait une sueur molle, transformant les pigments en une matière légèrement granuleuse. Il respirait fort. Même si, selon toute vraisemblance, il était un des seuls à les apercevoir, côtoyer des esprits ne figurait pas parmi ses habitudes. Il avait peur.

Antinoüs, de son côté, agissait de son mieux pour le rassurer. Il lui évoqua sereinement la cité merveilleuse, laquelle entourait le temple de Neko, des territoires qu’Antoine n’avait d’ailleurs pas encore eu l’opportunité de visiter et dont il écoutait la description avec curiosité. Jusque là, il s’était cantonné aux temples ou à ces portes qui conduisaient sur d’autres mondes, jamais sur les jardins nekoiens formidables qu’évoquait à présent le dieu romain.

Après quelques minutes d’explication, le jogappa parut se résigner.

— Bien, admettons. Je suppose que je devrais me sentir honoré d’être abordé par des esprits de votre espèce, suggéra-t-il, la mine encore un peu indécise toutefois. Que voulez-vous savoir précisément ? Qu’entendez-vous d’abord  par « ce que je suis » ?

— Disons que…je souhaiterais comprendre pourquoi vous…vous habillez en femme, interrogea Antoine sur un ton réservé.

L’homme le fixa, éberlué.

— Pourquoi je suis vêtu en femme ? Enfin…voyons…tout simplement parce que la grande déesse Yellamma me l’a demandé. Pourquoi d’autre ?

Antoine percevait mal comment une déesse pouvait formuler un vœu si stupide.

— J’entends bien, lança-t-il en s’étonnant lui-même d’avoir la voix si pleine de grâce. Mais de quelles façons la grande déesse s’est-elle adressée à vous ? Vous l’a-t-elle commandé…expressément ?

L’homme eut un geste agacé.

— Si vous voulez connaître tous les détails, la vérité est que je ne…bandais pas. En présence d’autres femmes, je veux dire.

— Mais bien, par contre, en la présence des hommes, c’est cela ? osa le jeune garçon qui ne s’apercevait même pas de l’insolence de sa question, le naturel étant, comme il en est l’usage, revenu au galop.

— Là n’est pas le sujet, mon jeune ami. Comme toutes mes sœurs (Antoine nota le mot), la déesse s’adressa à moi en me frappant d’un mal. Pour certains, il s’agit de vertiges, d’insomnies ou encore de problèmes de peau. D’autres, comme moi, sont cassés d’impuissance. Trouble qui disparaît quand on est introduit aux mystères insondables de Yellamma. Ce qui inclut, notamment, de porter ces habits, un maquillage semblable, de recevoir tous les objets que vous voyez, qui, par ailleurs, nous accompagnent partout. En plus, nous recevons un nom de femme.

Antoine resta bouche bée. Le mystère par lequel la porte de Neko s’était ouverte avec autant de violence se voyait à présent résolu, à n’en pas douter. C’était effectivement un travesti qu’il avait devant lui, baptisé d’un nom féminin qui plus est. L’archétype même de ce qu’il détestait le plus au monde. Il frissonna. Il n’appréhendait toutefois pas les causes profondes qui avaient entraîné cet homme à devenir ce qu’il était. Pour Antoine, on décide de se travestir parce qu’on aime ça, parce qu’on en a envie. Et sûrement pas parce qu’une déesse nous y oblige.

— N’oublie pas qu’ils sont guérisseurs, précisa Antinoüs. La divinité agit par leurs mains, elle exauce leurs prières. Ce n’est pas un hasard si toute cette foule s’est rassemblée en ces lieux aujourd’hui. La plupart sont malades. Ils sont venus dans l’espoir d’être entendus par Yellamma, qu’elle les guérisse. Comme c’est souvent le cas dans les religions d’origine chamaniste, un guérisseur reçoit son don en éprouvant d’abord lui-même une maladie, qui peut être par ailleurs plus ou moins grave selon les cas. C’est un peu cela qui se passe pour les hommes de cette caste. Ils sont d’abord frappés d’un mal. La déesse les guérit. En remerciement, ils entrent à son service et se soumettent à ses désirs. Un de ceux-ci est justement qu’ils s’habillent comme des femmes et se comportent comme elles. Par exemple, en assumant les tâches quotidiennes qui incombent normalement aux dames.

— En quoi diable cette déesse est-elle si impliquée pour les malades ?

— A cause de son histoire à elle, pardi, lui répondit le prêtre indou. La légende raconte qu’elle était mariée, qu’elle avait même cinq fils. Chaque jour, elle se rendait à la rivière afin d’y puiser l’eau puis la ramener au temple pour les rituels. Une fois pourtant, elle s’attarda à contempler de jeunes hommes qui se baignaient et jouaient gentiment. Comme elle fut de retour chez elle un peu plus tard que d’habitude, son mari soupçonna qu’elle lui avait été infidèle. Il la maudit, elle attrapa la lèpre. Elle parvint, toutefois, à se guérir en se plongeant dans cette fontaine qui est la nôtre. Elle retourna alors à son mari. Il demanda, furieux, à ses cinq fils de la punir. Quatre d’entre eux refusèrent, cela, sous divers prétextes. En guise de châtiment, leur père les fit émasculer. Tandis que le cinquième des fils décapita leur mère.

— Quelle horreur, fit Antoine.

— Il se produisit alors un miracle incroyable. La tête décapitée de Yellamma se multiplia puis se rendit en divers endroits du globe afin d’y soigner les malades. Notamment de la lèpre. Les quatre fils émasculés la suivirent aussitôt. Ils sont devenus, de fait, les premiers prêtres de la déesse. Ils sont à l’origine de notre tradition ancestrale.

— Ce…ça…cela veut dire que vous êtes…un…eunuque, vous aussi ? balbutia le jeune homme terrorisé.

— C’est en effet ce que la plupart des gens pensent. Il n’en est rien, pourtant, sourit-il. La plupart d’entre nous sont toujours bien…pourvus, tu peux me croire sur parole, répondit le travesti en souriant. D’ailleurs, deux fois par an, des cérémonies ont lieu au temple, où nous prononçons à nouveau nos vœux d’obéissance à la déesse. En général, nous nous dénudons lors de ces festivités, poursuivit-il avec un clin d’œil. Ce qui cause par ailleurs beaucoup de problèmes, l’endroit étant alors infesté de touristes qui veulent absolument nous voir à poil. On se demande bien pourquoi…Ces derniers temps, la police a même dû s’en mêler. La nudité est moins bien acceptée qu’avant, il faut bien l’avouer.

Tout cela secouait Antoine. Il éprouvait, en y réfléchissant, quelque difficulté à définir le lien entre le fait de servir une déesse et celui, différent, de s’habiller en femme.

— C’est pour rappeler aux autres que nous sommes au service de Yellamma, lui répondit le prêtre.

— Vous êtes alors des guérisseurs, rien d’autre ? interrogea le jeune garçon.

— Ho, bien, euh, non, on ne peut toutefois pas présenter les choses de cette manière, fit encore le jogappa, baissant les yeux. Nos tâches sont beaucoup plus diverses que cela. Par exemple, on nous invite fréquemment aux mariages ou aux fêtes de famille. Nous y chantons et y dansons avec l’impertinence, sensuelle et sauvage, qui nous caractérise. Les gens, en général, apprécient énormément notre présence. Cela t’étonne, n’est-ce pas ? L’Occident, m’a-t-on dit, n’a guère l’usage de ces pratiques. Ici, en Inde, nous sommes sacrés. Nous leur portons  bonheur. Fuir des êtres comme nous, voire pire, ne pas nous inviter lors des fêtes importantes, ça attire le malheur.

« Nous n’avons pas seulement à demander d’être tolérés dans la société. Nous devons revendiquer au contraire le fait que nous sommes juste…nécessaires ».  Cette phrase, que le jeune homme avait déjà entendue plusieurs fois depuis son arrivée ici, sonnait à présent d’une manière un peu particulière. Il ne put résister à ce moment précis de poser la question qui le turlupinait. Cet homme était-il seulement travesti ou était-il également homosexuel ?

— Pardonnez mon indiscrétion, commença-t-il d’un air gêné. Mais…avez-vous quelqu’un dans votre vie ?

— Quelqu’un ?

— Oui, je veux dire, un mari, un ami, un compagnon, enfin, ou, euh, une femme, peut-être ?

L’homme le dévisagea avec stupéfaction. Ces occidentaux, décidément, quel toupet !

— Un autre jogappa partage ma couche si c’est cela que tu désires savoir, lança-t-il avec véhémence, regardant Antoine dans les yeux.

Le jeune homme se sentit rougir, si toutefois cela était possible pour un corps astral. Jusqu’à preuve du contraire, aucun sang ne coulait en lui.

— Quelles sont vos autres fonctions ? demanda-t-il pour changer de sujet.

— Beaucoup de choses, en somme, lui répondit le prêtre, adoptant une posture en théière. En particulier, nous nous occupons d’entretenir le temple de la déesse. Nous lui apportons les offrandes que les fidèles nous transmettent. Nous soignons son autel.

Antoine avait effectivement aperçu en passant quelques uns des présents offerts à Yellamma. Des noix d’arec, de l’oignon vert, du sucre de canne, du curcuma et même des aubergines. Toutes choses, soit dit en passant, qu’il ne se serait pas attendu à découvrir sur un autel.

Soudain, le jeune homme ressentit une sombre douleur dans sa poitrine. Sa vue même se troublait. Des brûlures, des décharges électriques, la sensation curieuse de se désintégrer le tourmentaient.

— C’est parce que ton corps physique réside toujours dans ce monde-ci, lui expliqua le dieu romain avec son calme naturel. Il t’appelle. Il est temps, si tu ne veux pas retourner dans ton corps maintenant, que nous rentrions jusqu’à Neko.

Il salua le travesti indou avec force cérémonie. Puis, le temple autour d’eux s’effaça brusquement, dans un dernier claquement de chants et de prières, un roulement savoureux de vapeurs cuisinées. Antoine n’eut que le temps d’entrevoir le visage du prêtre. D’en éprouver de la tristesse et de la compassion. Ce fut tout. Il était déjà de retour dans la salle au phallus.

Une sensation mêlée de légèreté, de lourdeur, d’exaltation, voire de mépris, s’insinuait en lui, formant une boule brûlante. Il se sentit malade au point de rejoindre sa couche sur laquelle il finit par s’étendre. C’était étrange. Il ne se sentait pas peser sur elle comme ce serait le cas pour un matelas. Il n’avait pas de pesanteur. Pas de poids. Il n’était que lumière. Une lumière capable de penser, de ressentir, d’éprouver, de rêver ou d’apprendre, certes oui, mais une lumière tout de même. Au point d’en changer de couleur, constatait-il en regardant ses mains.

Antinoüs avait, lui, repris sa place à ses côtés. Il ne flottait pas dans les airs comme il en avait l’habitude. Il le regardait simplement, l’air satisfait.

— Je suis désolé, dit Antoine avec amertume. Je ne vois pas vraiment le lien entre ces hommes et les travelos qui polluent les gay prides.

— Tiens non ? fit le dieu en levant un sourcil. Il me semble évident pourtant.

— Pas le moins du monde, non. L’homme que nous avons rencontré est un prêtre. Il sert une déesse, lui. Allez-vous tenter de me faire croire que les comptoirs des bars où les trav’ se déhanchent sont des autels sacrés ? La seule chose qu’on y brûle, ce sont des clopes cancérigènes, pas de l’encens !

— Je te l’accorde, les chopes qu’ils se versent sur la tête ne sont pas des offrandes. En tout cas pas aux yeux des dieux, mais…

— …Quoi, mais ? Il n’y a rien à ajouter. L’homme que nous avons rencontré est un travesti, certes, mais un travesti sacré. Les vêtements qu’il portait sont pauvres. Pardonnez-moi, Antinoüs, il ne me semble pas que ces gens-là soient riches. Que du contraire. Ils n’ont rien. Un panier, un pot de cuivre, des bijoux de coquille animale, rien d’autre. On ne peut pas dire qu’ils incarnent la richesse ou le glamour occidental que les femmelettes d’ici font semblant de montrer.  Je me suis laissé dire que ça coûte cher de se travestir, poursuivit-il. Ces pauvresses se ruinent complètement en maquillages, en crèmes, en fards, en fanfreluches. C’est totalement grotesque.

— En quoi serait-ce grotesque, mon jeune ami ?

— …Tout cela ne vaut pas qu’on y consacre autant d’argent, répondit le garçon avec un dégoût évident.

— Tu ne te demandes pas si eux non plus, ne servent pas, à leur manière, entends-moi bien,…une déesse ?

— Je n’ai jamais rien entendu d’aussi ridicule, mon pauvre Antinoüs, rétorqua-t-il en fixant le plafond, dont il découvrait du même coup la décoration. Tiens, c’était la première fois qu’il le voyait, celui-là. Des fresques baroques le recouvraient, lesquelles ne laissaient par ailleurs aucun doute sur l’orientation sexuelle de l’architecte d’intérieur. Il ne manquait que des plumes roses, ou bien lavandes, d’autruche de préférence. Il est vrai, néanmoins, que cela aurait dangereusement contrasté avec les photophores de couleur pourpre. Ce fut manquer de goût. Même chez les morts, aucun pédé ne pouvait souscrire à ce risque.

— Peux-tu me rappeler comment les juifs appellent les autres dieux que le leur ? demanda encore le dieu romain.

— Je n’en ai pas la moindre idée. La Bible ne figure pas parmi mes lectures préférées, comme vous l’imaginez aisément.

— Fais un effort, Antoine. Comment qualifie-t-on le fait d’adorer un autre dieu que Yahvé, le dieu suprême ?

— Je ne sais pas, hésita-t-il….L’idolâtrie, je suppose.

— Précisément, fit Antinoüs, satisfait. Et quel mot trouves-tu donc à la racine d’ « idolâtrie » ?

— Le nom « idole », pardi, répliqua le jeune homme qui ne voyait décidément pas où le dieu voulait en venir.

— Exactement. C’est en outre par ce mot, si je ne me trompe, que le peuple des Juifs désigne les autres dieux. Ce sont…des idoles !

— Cessez donc avec tous ces mystères, fit Antoine, de plus en plus aigri.

Il se redressa lentement sur sa couche avant d’être frappé par l’évidence.

— Antinoüs, vous voulez dire….

Le dieu romain le contempla, l’air interrogateur. Il savait parfaitement où il voulait en venir, lui ; il ne doutait cependant pas un instant que son jeune protégé arriverait de lui-même aux conclusions qu’il désirait tirer.

— Peux-tu me rappeler ce que font, en général, les travestis qui se donnent en spectacle dans les bars ?

— Ils incarnent leur idole, fit Antoine dans un souffle.

Il se souvenait, en particulier, d’un type de la trentaine, époustouflant dans ses interprétations de la rousse libertine. On aurait pu jurer qu’il était habité…

— …par son esprit, conclut le dieu romain en écho à ses pensées. Ce que ces hommes que tu méprises font dans les endroits de spectacle n’est, finalement,  pas si différent. Ils incarnent, le temps d’une soirée, une idole ou plusieurs. De la même manière que les jogappa sont habités de l’âme de la déesse lorsqu’ils dansent, lorsqu’ils chantent et qu’ils réjouissent les fidèles. Elle est en eux, Antoine, en eux. C’est elle qui valse à travers leurs pieds, qui s’exprime par leur voix. C’est exactement la même chose. Les offrandes qu’ils récoltent en se déhanchant de cette manière lascive qui est la leur, ce sont les fleurs qu’on jette sur les estrades où les trav’ se produisent. Que tu le veuilles ou non, ces êtres que tu détestes sont les modernes héritiers de traditions sacrées où les hommes incarnaient, quelquefois, des déesses.

Le jeune homme demeura la bouche ouverte. Jamais, il n’avait vu les choses de cette manière.

— Il y a une bonne raison à cela, Antoine. Une société qui continue de considérer les femmes comme des êtres inférieurs déteste aussi les travestis. Tout simplement parce qu’elle pense qu’un homme ne peut s’abaisser à se comporter comme les femmes. C’est ce préjugé-là qui t’habite, mon jeune ami, rien de plus. Les patriarches ont tué les déesses. En tout cas, ils ont tenté de le faire.

— …et…et que dois-je en conclure ?  demanda le garçon timidement.

Le dieu romain s’approcha de lui pour lui saisir la tête entre les mains, le fixant très profondément dans les yeux, comme il avait l’habitude de le faire :

— Que les travestis d’aujourd’hui sont dépositaires des anciennes traditions qui vénéraient encore les déesses ! Ils ne méritent en rien qu’on les méprise. Certainement pas ! Et si tu veux mon avis, ils ont leur place, plus que tout autre, sur les chars des gay-prides. Ne l’oublie pas ! Ils sont sacrés.